Devenir Plante

DOI : 10.57086/radar.523

p. 135-141

Abstract

Devenir-plante est une possibilité dans un monde où le végétal prend une place importante. Il y a un trouble entre tous les êtres vivants sur Terre, et il nous faut, chercher notre place dans la société. Mais lorsqu’on ne rentre dans aucune des cases forgées par l’humain, ou devons-nous nous mettre ? Certains auteurs, peintres ou encore de simples inconnus n’ont pas hésité à repenser leur corps, ou la manière de le percevoir pour créer sa propre vision du devenir.

Index

Mots-clés

hybridation, identité, nature, trouble, devenir

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Text

Mon passage de la terre vers le ciel est limité,
Mon temps est compté,
Je ne sais dire si je serai écrasée,
Ou oubliée
Je me suis tant métamorphosée
Que je ne me reconnaîtrai plus aujourd’hui,
Racine enterrée et menton relevé,
J’absorbe le soleil,
En quête de réponse,
Sur mon identité1.

L’identité végétale dans la société.

Évoquer l’identité semble tout à fait banal aujourd’hui, mais ce qui nous définit est composé de données variables, selon une origine, un âge, une communauté, un genre… Nous nous questionnons sans cesse sur nous même, faisant face au temps et à la condition humaine.

Notre rapport à la nature est lui aussi impacté par notre point de vue, chacun a sa propre sensibilité aux plantes, aux arbres et son environnement.

Dans les arts, artistes et auteurs usent de la fiction et de la métamorphose pour faire évoluer leur enveloppe corporelle, et changer, l’imaginer autrement. La nature est un moyen d’élaborer de nouvelle lecture du corps et l’interaction que nous avons avec la flore. L’identité végétale peut s’allier à une identité hybride, visible ou non, elle a été au cœur de recherches de nombreux créateurs.

Alors, qu’est-ce que devenir plante ?

En 2016, lors de leur performance intitulée « TransPlant »2, j’ai fait la rencontre du collectif Quimera Rosa. Cet évènement a marqué le début d’une observation des pratiques artistiques contemporaines mais aussi d’écriture végétale, dans une société où les conditions environnementales occupent une place qui ne cesse de croître. Aujourd’hui, j’appelle cette étude le devenir plante.

Ce concept est inspiré de la définition du devenir, telle que Gilles Deleuze et Félix Guattari la pense dans leur livre Mille plateaux3. Ce terme exprime ce qu’il y a au plus profond de nous, ancré dans la pensée et nos besoins primaires. Ce qui cause le devenir est lié à un événement déclencheur (une rencontre, une prise de conscience). Dans le cadre d’un acte artistique il peut s’agir d’une idée et d’un besoin imminent de se rapprocher de la nature créant une certaine sensibilité. Devenir plante nous permet de repenser les relations et des alliances entre les espèces.

Être un homme-plante dans la société peut néanmoins devenir complexe. Les normes sociales nous incitent à toujours suivre davantage une ligne directrice de laquelle il ne faudrait pas s’éloigner. Se recentrer sur la nature (selon moi l’essentiel) c’est certes s’éloigner des normes sociales, mais c’est aussi re-connaître son corps et son environnement.

Vers la fin des années 2000, le cinéaste Wang Bing suit pendant deux ans un homme sans nom ni paroles, dans sa vie quotidienne entre terre et invisibilité. Éloigné de sa propre culture et de ses congénères, un homme vit seul au fond d’un trou de terre ; il est devenu lui-même la terre, son corps et ses vêtements ont la même couleur, la même odeur. Cet homme ramasse chaque jour des déchets, trouve de quoi se nourrir, et fortifie sa caverne. L’Homme sans nom de Wang Bing vit dans la campagne chinoise, et sans jamais comprendre ni savoir, l’artiste va suivre cet homme et le filmer dans cette symbiose entre la terre et l’homme.

Nous ne savons pas quel élément déclencheur a fait s’éloigner cet homme des conventions. Loin de vouloir s’y conformer, il observe les humains. Il vit avec et dans la nature, et est devenu une pièce essentielle dans ce paysage boueux et terreux. En vivant seul et reclus, sa contestation des normes sociales est d’autant plus significative, même devant l’objectif de la caméra de Wang Bing, il ne dit mot, ne conteste rien, il omet sa présence. Son mutisme et invisibilité remettent en question les besoins humains, la nature offre le nécessaire à cet homme, bien qu’on ne sache pas s’il est heureux ou non, il est en symbiose avec son environnement.

Capture du film L’Homme sans nom de Wang Bing, 2009.

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Produit par Lihong Kong/Louise Prince, Galerie Chantal Crousel, CNAP.

Carte d’identité végétale

Depuis l’antiquité, les médecins relient aux plantes des bienfaits liés à la ressemblance concrète du corps avec les organes qui composent le vivant. C’est au xvie siècle grâce au professeur suisse Paracelse4 que cette théorie appelée théorie des signatures est aujourd’hui très connue. La noix ressemble au cerveau ou à des intestins, la patate douce à un pancréas, la prêle des champs à des cheveux. Selon Paracelse, la nature est porteuse de signes, « les semblables soignent les semblables ». La base théorique des signatures trouve son origine dans la pensée du philosophe Plotin qui a affirmé que tout était lié à l’Univers serait composé, comme l’humain de différentes parties et chaque élément partagerait un même schéma.

Certains insectes et animaux ont eux aussi des ressemblances avec des éléments naturels. Par mimétisme ou protection, la mante orchidée se cache dans des fleurs, et le phasme se confond avec les branches des arbres. D’après le folklore occidental, les filles naissent dans les roses, et les garçons dans les choux et depuis la Révolution française, des noms de fleurs sont régulièrement donnés aux jeunes femmes. Pierre Ronsard (1524-1585) compare même la jeunesse et pureté de la femme avec celle de la rose et son côté éphémère.

Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté5.

Notre corps est sans cesse relié à cette nature éphémère, fragile, douce, mais celle-ci peut, à l’inverse, démontrer une certaine puissance. Nous sommes tant comparés que certains artistes prennent au mot ces expressions pour en démontrer des émotions, sensations, et vérités.

Phasme sur une aiguille de pin (@Ciriol).

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Image libre de droit.

Hybridation et trouble

Devenir plante peut être une intention mais aussi une conséquence. Dans le livre Végétal d’Antoine Percheron6, le jeune écrivain atteint d’une tumeur au cerveau dévoile la transformation de son corps pendant la maladie. Au lieu d’utiliser les termes médicaux, il se compare petit à petit à un arbre, son corps se noue, ses bras se durcissent, sa peau devient verte, ses veines se blanchissent. La maladie est ici reliée à la grandeur de l’arbre, à sa force et son côté statique : il a vécu et son temps est écoulé, il retourne à la terre. L’auteur ne semble plus se reconnaître, l’enveloppe dans laquelle il habitait depuis plus de vingt ans change drastiquement sous ses yeux fatigués et rongé par la maladie. Son corps est devenu, par ses mots, une métaphore visuelle de sa tumeur, le lecteur perçoit au fil du récit la douleur et les changements physiques de l’auteur.

Dans son livre Vivre avec le trouble7, Donna Haraway décrit Camille, une entité qui devient de génération en génération un être hybride, éloignée de son apparence première et appelée syms8.

À sa naissance, les parents de Camille lui ont attribué comme bête symbiotique le papillon, au fil du temps, Camille modifie son corps pour ressembler un peu plus à l’insecte. Pendant cinq générations ces entités vont se transformer, par l’ajout d’antenne sur la tête, et la modification de leur ADN. La société dans laquelle vit Camille est abîmée et son espèce a besoin de migrer, à l’image des papillons monarques. La relation qu’ont les Camille avec les animaux est symbiotique : ces êtres se complètent et existent ensemble. Les syms vivent avec les autres humains, qui n’attachent pas cette même importance à la protection de la nature, ils ne sont pas liés avec le règne animal et végétal. La société qui entoure les syms (les cinq générations de Camille vivent entre 2025 et 2425) est rythmée par la destruction, ils créent ainsi des colonies pour fuir et construire une nouvelle symbiose dans ce monde troublé entre humain et animal. Comme l’Homme sans nom de Wang Bing, les hybrides fuient la société, et le regard des autres.

Dessin de l’auteure inspiré par le sujet « devenir plante ».

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Le trouble n’a pas de frontière, le corps fait partie de la nature et celle-ci affecte notre identité. Dans les différentes définitions du trouble, une expression m’a particulièrement touchée : « le trouble est une agitation de l’âme et de l’esprit ». L’âme étant la présence de la vie au sein d’un être, elle est aussi le symbole de ce qui subsiste lorsque le corps disparaît ; elle est selon moi l’empreinte de ce que nous sommes profondément vivants. Le trouble de Donna Haraway vient du verbe français du xiiie siècle « obscurcir », « déranger », il faut donc selon elle semer le trouble pour pouvoir vivre dans un temps troublant et troublé.

1 Poème de l’auteure inspiré par le sujet.

2 TransPlant est une performance où Kina, du collectif Quimera Rosa injecte de la chlorophylle dans ses veines pour modifier son ADN et devenir peu à

3 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 284-380.

4 Philippus Aureulus Theophrastus Bombastus Von Hohenheim (1493-1541).

5 Pierre de Ronsard, « Ode à Cassandre », Odes (1550-1552).

6 Antoine Percheron, Végétal, récit l’Escampette édition, Bordeaux, 2001.

7 Donna Haraway, Vivre avec le trouble, éd. Des mondes à faire, traduit de l’anglais par Vivien Garcia, Lyon, 2020.

8 Les humains syms sont en symbioses avec les animaux, en particulier ceux attribué à leur naissance, ici avec Camille, le papillon monarque. Cette

Notes

1 Poème de l’auteure inspiré par le sujet.

2 TransPlant est une performance où Kina, du collectif Quimera Rosa injecte de la chlorophylle dans ses veines pour modifier son ADN et devenir peu à peu plante.

3 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 284-380.

4 Philippus Aureulus Theophrastus Bombastus Von Hohenheim (1493-1541).

5 Pierre de Ronsard, « Ode à Cassandre », Odes (1550-1552).

6 Antoine Percheron, Végétal, récit l’Escampette édition, Bordeaux, 2001.

7 Donna Haraway, Vivre avec le trouble, éd. Des mondes à faire, traduit de l’anglais par Vivien Garcia, Lyon, 2020.

8 Les humains syms sont en symbioses avec les animaux, en particulier ceux attribué à leur naissance, ici avec Camille, le papillon monarque. Cette appellation rappelle les animaux dit « totems » de certaines tribus amérindiennes. Il s’agit d’un lien mystique qui relie un homme à l’esprit.

Illustrations

Capture du film L’Homme sans nom de Wang Bing, 2009.

Capture du film L’Homme sans nom de Wang Bing, 2009.

Produit par Lihong Kong/Louise Prince, Galerie Chantal Crousel, CNAP.

Phasme sur une aiguille de pin (@Ciriol).

Phasme sur une aiguille de pin (@Ciriol).

Image libre de droit.

Dessin de l’auteure inspiré par le sujet « devenir plante ».

Dessin de l’auteure inspiré par le sujet « devenir plante ».

References

Bibliographical reference

Pauline Abad, « Devenir Plante », RadaЯ, 7 | 2022, 135-141.

Electronic reference

Pauline Abad, « Devenir Plante », RadaЯ [Online], 7 | 2022, Online since 15 juillet 2022, connection on 02 décembre 2022. URL : https://www.ouvroir.fr/radar/index.php?id=523

Author

Pauline Abad

Après une classe préparatoire en arts plastiques et une licence en arts visuels, c’est avec le master Critique-essais : écritures de l’art contemporain que Pauline Abad se dirige vers les métiers de médiations et créations artistiques. Passionnée d’art et de plantes, elle se tourne vers un sujet hybride : le corps végétal. Si en tant qu’artiste, ses médiums sont la peinture, le dessin et la gravure, les œuvres performatives sont au cœur de son mémoire. En parallèle, Pauline crée des ateliers artistiques pour les différents centres d’arts dans lesquels elle a travaillé.

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