Introduction

p. 19-21

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Nous sommes étudiant·e·s, de tous horizons, portant en chacun·e de nous un bagage personnel enclin à l’ouverture. Nous avons tenté de Nouer le reste1 pour comprendre et réinventer les liens que nous entretenons avec les bestioles de la planète.

Les liens se tissent, relient et guident nos visions multiples, permettant de cartographier des itinéraires de vies qui se croisent et se chevauchent à l’infini. En s’inspirant d’Ed Pien, artiste taiwanais, immigré au Canada, jouons nous aussi de nos histoires. Comme son œuvre, la vidéo Hand String Games, qui trace les contours d’une série de récits issus d’une mémoire collective pour se situer consciemment, et révéler la voix de celles et de ceux à l’écart du monde du progrès. Donnons vie aux discours variés, ouvrons nos âmes à l’écoute des autres.

Le monde globalisé tel que nous le connaissons a été suspendu pour une période donnée. De cet enfermement Bruno Latour2 en résume l’essence :

On est confinés de chez nous et, quand on sortira de chez nous, on sera encore confinés, cette fois-ci positivement mais à l’intérieur d’un espace dont on aura mesuré les limites et la consistance3

Collectivement, nous avons généré un mouvement à contretemps : une prise de recul, une acceptation. Trouver sa place permet de se positionner, de jouir de l’expérience de la rencontre qui nous confronte à l’altérité et révèle notre intériorité. Le ralentissement, l’atemporalité4 floutent les lignes et les frontières, arrêtent le temps en nous libérant des surcharges d’informations, marquent le besoin de prendre conscience de ce qui nous compose.

L’avènement d’un univers infini qu’offre le monde numérique nous permet de repenser les notions de site et de temps — notre environnement et notre temporalité communs. La création d’espaces immersifs est capable d’instaurer un dialogue entre le passé, le présent et le futur pour créer un moment de réflexion. En contre-point, le rituel, l’action répétitive, est l’occasion de comprendre le monde qui nous entoure et de produire à nouveau du sens.

Nous possédons tous un point de vue subjectif, tributaire de nos histoires respectives. Un savoir dit situé, pour citer un concept né sous la plume de Donna Haraway5, basé sur les théories féministes initiées dans les années 1960. Influencée par des raisons culturelles, politiques et sociales, chaque pensée est individuelle. Nous devons apprendre à écouter les multiples récits personnels pour aboutir ensemble à une compréhension du monde plus ouverte et plus sincère, réceptive à la perspective de chacun·e.

Construire son identité, c’est aller vers l’autre en acceptant les dangers des reconnaissances et des oppositions. Ce sont des centaines de tracés qui viennent s’entrecroiser pour révéler la perception et la singularité de chacun. Barrières ou diversités, c’est dans une tension permanente que les êtres partent à la découverte de ce qui les différencie et de ce qui les rapproche. Aujourd’hui, le besoin de liens, de dialogues et d’apprentissages multilatéraux6 n’est plus un choix, mais bien une nécessité urgente.

Comme Goethe et Schiller dans l’élaboration de quelques schémas symboliques, nous dessinerons des roses des tempéraments, comme il y a des roses des vents. Nous décidons de prendre conscience de ces cercles, d’en repasser les contours pour faire apparaître une boussole et orienter le cours de nos existences.

Ici – ailleurs : ressentir l’espace et le temps

Dans un présent instable et conditionné par une mondialisation de plus en plus accélérée et envahissante, l’espace et le temps se segmentent petit à petit pour devenir de simples outils productifs. La modernité, qui favorise le rationalisme, l’individualisme et le matérialisme, ne laisse plus l’opportunité aux populations de créer du sens. Pour tenter d’y échapper il est nécessaire de créer de nouveaux espaces et temps possibles, afin de renouer d’autres liens et penser des échanges, en construisant avec ce que l’on a déjà. L’art nous offre l’opportunité de nous resituer dans le monde et d’essayer d’aller à l’encontre de la catégorisation. De cette manière, chacun pourrait dialoguer et fusionner avec ce qui l’entoure.

Si le rituel permet de produire de nouveau du sens, la technologie crée des espaces immersifs où se poser et réfléchir autrement. Ces pratiques et ces outils nous laissent également l’opportunité de lier le présent à la mémoire, effaçant ainsi les frontières temporelles. Puis, en désacralisant les œuvres nous établissons de nouveaux dialogues entre celles-ci, leur environnement et le spectateur.

Un autre espace-temps pour une autre attention aux choses, plus consciente et choisie. Grâce à ces nouveaux lieux virtuels ou tangibles, nous parvenons à stimuler nos esprits et nos corps, pour mieux nous situer et nous réunir.

Face à Face : constellations du hasard

Dans la multitude des rencontres hasardeuses ou intentionnelles, une prise de conscience évolue constamment dans notre entourage mais également dans notre environnement. Celle-ci se déploie grâce à la transmission du savoir. Émetteur et récepteur à la fois, chaque être humain se positionne d’après son vécu.

L’objectivité n’existe pas, chaque pensée est subjective, et dépend d’un contexte personnel. Chaque idée est influencée culturellement, politiquement et socialement. Aucune pensée est relative aux autres, et aucun savoir arrivera à la destination de son récepteur sans avoir subi cette étape. C’est de cette manière que la censure et la propagande prennent forme également.

Aujourd’hui, pour s’exprimer, il faut prendre conscience de ses origines, de son éducation et de son environnement. Il convient d’introduire la représentation comme une forme de rencontre optionnelle et non indispensable.

En fin de compte, il faut renouveler avec soi et l’autre pour qu’un jour, nous puissions créer une constellation d’un savoir polyphonique : face à face, joue contre joue et main dans la main.

S’enraciner pour devenir

L’identité est une notion qui se construit. En perpétuelle évolution, elle se transforme au fil des mutations personnelles et sociétales. Une identité se veut multiple, composée de nombreux prismes qui se veulent tant singulier que collectif. Elle doit permettre à l’individu d’exprimer une certaine originalité tout en s’inscrivant dans un ensemble — sortir de la masse, sans pour autant s’en émanciper complétement. Le regard des autres devient primordial dans l’avancée de cette construction identitaire. Le regard de l’autre ou plutôt le regard du reste : historique, vivant, futur… Il s’agit parfois d’aller puiser bien plus loin que ce que la société humaine peut offrir, de devenir créateur de sa propre identité. La recherche d’identité se situe au degré zéro du temps et de l’espace, à la croisée d’une multitude de cercles et de milieux dans lesquels l’être se reconnaît des caractéristiques qu’il s’approprie. En se cherchant soi, de manière purement individualiste, on permet à l’autre de se trouver, voire souvent de penser différemment, de prendre conscience de son regard et de son impact.

1 Nouer le reste — l’exposition préparée par les étudiant·e·s du Master Critique-Essais : Écritures de l’art contemporain au CEAAC (Centre européen d’

2 Bruno Latour — philosophe, sociologue et anthropologue français, ses travaux récents se concentrent sur la question de la crise écologique et les

3 Bruno Latour, Où suis-je. Leçons du confinement à l’usage des terrestres, La Découverte, 2021.

4 L’atemporalité est une perception du temps mise en œuvre par les écrivains du mouvement réalisme magique, tels que Jorge Luis Borges ou Gabriel

5 Donna Haraway — philosophe, zoologue et sociologue américaine, qui a questionné notamment les notions de l’écoféminisme, la natureculture ou bien l’

6 Autrement dit, les apprentissages qui comprennent plusieurs milieux, pas nécessairement en lien direct entre eux, néanmoins susceptibles de

Notes

1 Nouer le reste — l’exposition préparée par les étudiant·e·s du Master Critique-Essais : Écritures de l’art contemporain au CEAAC (Centre européen d’actions artistiques contemporaines) du 11/06/2021 au 26/09/2021.

2 Bruno Latour — philosophe, sociologue et anthropologue français, ses travaux récents se concentrent sur la question de la crise écologique et les conséquences de la pandémie.

3 Bruno Latour, Où suis-je. Leçons du confinement à l’usage des terrestres, La Découverte, 2021.

4 L’atemporalité est une perception du temps mise en œuvre par les écrivains du mouvement réalisme magique, tels que Jorge Luis Borges ou Gabriel García Marquez. Sa particularité consiste à avoir les capacités d’arrêter le temps, voire le détruire.

5 Donna Haraway — philosophe, zoologue et sociologue américaine, qui a questionné notamment les notions de l’écoféminisme, la natureculture ou bien l’urgence écologique.

6 Autrement dit, les apprentissages qui comprennent plusieurs milieux, pas nécessairement en lien direct entre eux, néanmoins susceptibles de fonctionner à l’unisson.

References

Bibliographical reference

« Introduction », RadaЯ, 7 | 2022, 19-21.

Electronic reference

« Introduction », RadaЯ [Online], 7 | 2022, Online since 15 juillet 2022, connection on 02 décembre 2022. URL : https://www.ouvroir.fr/radar/index.php?id=456

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