Continuité et discontinuité de la transmission de l’emploi de l’alsacien dans deux familles alliées

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Editor's notes

Cet article est paru initialement en 1990 : « Continuité et discontinuité de la transmission de l’emploi de l’alsacien dans deux familles alliées », dans Plurilinguismes n° 1, Des langues en famille, vues du dehors et du dedans, p. 1-12.

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Introduction et méthode

Il s’agit de deux familles d’origine alsacienne alliées par un mariage, l’une étant plus urbanisée et d’un niveau socio-culturel plus élevé que l’autre qui reste surtout rurale quoique non-agricole. L’enquête porte sur cinq générations, les indicateurs de l’emploi linguistique sont la ou les langues employées dans le milieu familial par les parents entre eux, quand ils s’adressent à leurs enfants, éventuellement leurs petits-enfants, et par ceux-ci quand ils s’adressent à leurs parents ou grands-parents. La résidence et la profession font également partie des données mises en œuvre pour établir le parcours sociolinguistique de ces familles et pour analyser les facteurs en jeu dans l’évolution des usages linguistique. Dans le présent travail, l’accent est mis sur l’étude de la transmission de l’alsacien.

L’alliance se fait par Henri et Marcelle en 1954 (en G4 sur les figures). Les deux familles sont d’anciennes familles alsaciennes (l’on remonte au début du XVIIe siècle) qui résident dans la région comprise entre la haute vallée de la Bruche, Rosheim, une petite ville au pied des Vosges, et Sundhouse, un village du Ried, entre Sélestat et le Rhin (à une trentaine de kilomètres de Rosheim). Marcelle et Henri (en G4 sur les figures) – mon frère –, ont connu leurs grands-parents (en G2). Outre les témoignages personnels, l’on dispose pour les générations aînées de bibles, de quelques livres et almanachs, également de cahiers (copies de poèmes et de chansons), de correspondances et de certains journaux restés dans le grenier ou l’appentis (pour allumer le feu, envelopper les œufs et autres usages domestiques, non pas pour la référence historique). Ce sont ces renseignements-là qui sont les plus sûrs : en effet que le grand-père Jean (G2) n’ait jamais parlé que l’alsacien, qu’il lisait couramment l’allemand (journal quotidien et bible), que son français était rudimentaire, tout cela est dûment attesté. De même, nous savons de son épouse Anna qu’elle pratiquait, elle, le français qu’elle avait appris auprès de sa mère Marie, scolarisée en français avant 1870 et antiprussienne convaincue, et surtout au service d’une famille genevoise où elle était restée trois ans. Leur alsacien était celui de leur village, Sundhouse ; comment s’est-il transformé lorsqu’ils l’ont quitté pour vivre définitivement à Mulhouse (dès leurs vingt ans) où Jean a travaillé comme cheminot ? Ceci nous échappe. Nous savons également que du côté de Marcelle en G2 (partie gauche des figures), Xavier, Victoire et Joseph restent à Rosheim où ils sont nés et dont ils ont le parler caractéristique, par contre Ernestine, l’épouse de Xavier (toujours en G2), est née à Reims où ses parents avaient émigré (de Rosheim), elle connaît le français mais, tout comme Marie et Anna dont il vient d’être question, n’a guère l’occasion de son emploi dans la vie quotidienne du village où elle revient à son mariage.

Paradoxalement pour les jeunes générations, la caractérisation des usages linguistiques est moins certaine ; je pourrais les observer mais ne l’ai pas fait jusqu’ici. En G5, Edith, Annie et Luc, Alain et son épouse, vivent tous à Rosheim et parlent entre eux, avec leurs parents et avec leurs propres enfants le parler de Rosheim. Il a certainement gardé ses caractéristiques locales du temps de Caroline et de Sandrine (G1) mais il a aussi évolué, emprunté au français, à l’anglais généralement par le biais du français. Christelle, Aurélie, Lionel et Audrey (l’on remarque l’évolution des prénoms) ont appris à parler en alsacien, mais quel est cet alsacien ? Le terme ne désigne pas la même entité linguistique. De même pour l’italien, que Norina, (en G4) originaire du Frioul, a introduit dans la famille en devenant l’épouse de Jean-Pierre, la question se pose de savoir de quel idiome il est question. Les enfants de ce couple (Michèle, Claude, Brigitte et Danielle en G5) ont appris à parler en italien à Bâle où ils sont nés. Quel est cet « italien » ? L’absence de réponse à ces questions situe une des limites de ce travail tout en illustrant la conduite des locuteurs pour qui l’identité de leur idiome ne fait pas de doute. Le français aussi change, et celui que parlaient Jules et Marguerite (en G3), tous deux originaires du bocage normand n’était pas celui qu’emploie aujourd’hui la génération de leurs petits-enfants (en G5), voire celle de leurs arrière-petits-enfants (en G6). Parler de la transmission d’une langue, français, italien, alsacien ne doit pas occulter une vision dynamique des faits : les langues changent parce qu’elles sont vivantes et parlées et c’est ainsi qu’elles se transmettent.

Figure 1

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Les aléas de l’histoire

En 1871, l’Alsace est rattachée à l’Allemagne qui fait alors son unité, en 1918 elle revient à la France pour être entre 1940 et 1945 annexée à l’État hitlérien puis revenir à nouveau à la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale. À l’exception des jeunes générations G8 et G6, nées après 1948, toutes les autres ont connu des périodes d’appartenance étatique différentes, en particulier la génération G3, née pendant la période allemande 1870-1918, qui devient « française » jusqu’en 1940, puis « allemande », puis à nouveau « française ». À chaque rattachement étatique correspondent des institutions fondées sur l’emploi de la langue de l’État en question, en particulier l’école.

Ainsi le père de Marcelle, Xavier en G3, né en 1906, apprend à lire et à écrire en allemand qui restera sa principale langue d’information et de culture, plus tardivement il apprendra à lire et écrire couramment le français ; son épouse, Madeleine (en G3), née en 1911, fera, elle, sa scolarité primaire après 1918, donc en français. C’est dans cette seule langue qu’elle écrit encore aujourd’hui ; mais sous la pression de son entourage familial, la langue écrite qu’elle rencontre couramment est l’allemand : Xavier est en effet un militant de gauche, la littérature politique et syndicale qu’il diffuse est plutôt en allemand (il y a toujours une version française : c’est la loi) car dans son milieu social ouvrier et dans sa classe d’âge, la lecture de l’allemand est restée familière.

De l’autre côté, toujours en G3, Willy, le père d’Henri, né lui aussi en 1906, apprend de même à lire et à écrire en allemand avant 1918 mais fera des études supérieures en français ; Alice, son épouse, plus âgée que lui, ne parlera jamais qu’un français approximatif, elle lira toujours le français lentement, en syllabant, alors qu’elle lit « avec les yeux seulement » et rapidement l’allemand qui reste sa langue de culture. Malgré un séjour de deux ans au cours des années 1920 à Paris, dans un atelier de haute-couture où elle fut « première main », l’esprit français ne lui vint pas (ce n’est pas la seule Alsacienne dans ce cas, ni le seul Alsacien d’ailleurs !). Les enfants de Willy et d’Alice (en G4) apprennent à parler en français et en alsacien. Quand ils grandissent, une certaine spécialisation se dégage : plutôt le français de la part et avec le père, plutôt l’alsacien de la part et avec la mère ; les époux entre eux n’emploient que l’alsacien. Dans sa profession d’ingénieur, Willy emploie le français au bureau, l’alsacien au chantier, il apprend l’italien qu’il emploie également au chantier et qu’il va lire couramment.

Mouvements de population, métiers et professions

Dans la portion de l’arbre généalogique qui nous intéresse, la plupart de ceux qui sont nés en Alsace y restent ou bien y reviennent. Les nouveaux arrivants sont en G1 Michel (à gauche en haut des figures) qui vient des Flandres et dont ses descendants disaient qu’il parlait « a komisch ditsch1 ». Il épousa une fille de paysan de Rosheim et, maçon, s’établit bientôt à son compte2. Avec trente ouvriers, il a une entreprise de maçonnerie prospère que son fils Xavier, en G2, reprend. Mais ce dernier non seulement épouse une fille-mère, ce qui lui vaut d’être rejeté par les notables de la petite ville (il a 35 ans, elle en a 20), mais surtout s’éreinte à payer la dette de son frère Léon qui, à la suite d’un mauvais coup (en 1900), est condamné à une forte amende et fuit en France (où, bien plus tard, à Lunéville, il est propriétaire d’une prospère entreprise de carrelage). Cependant à Rosheim en 1910, Xavier « se tue dans un accident de travail » (une fois la dette de Léon payée) et laisse Ernestine avec ses enfants et fort peu de biens (son entreprise employait alors une dizaine d’ouvriers). Là commence la pauvreté pour la génération des sept enfants (en G3) : une fille devient cuisinière mais les deux autres meurent jeunes, de la dysenterie sans doute ; un fils disparaît, l’autre devient vagabond, un autre encore, mineur aux Potasses ; Xavier, enfin, le père de Marcelle, devient maçon, mais l’asthme l’empêche très tôt de poursuivre cette profession de poussière. Ses propres enfants (en G4) sont l’une, Marcelle, sténodactylo, deux des garçons mécaniciens – ils restent à Rosheim – et le dernier, Jean-Pierre, cuisinier. Tous restent des employés, la tentative de Maurice de s’établir comme plombier (son premier métier) ayant échoué face à la concurrence des entreprises déjà installées et sous le poids des charges sociales. Son fils Rémy (en G5) fait des études d’informatique : jusqu’à son entrée à l’école, il n’a parlé et entendu que l’alsacien que ses parents emploient toujours avec lui alors qu’aujourd’hui, il ne s’adresse plus à eux qu’en français et qu’il refuse généralement d’employer l’alsacien. Charles, ses enfants et petits-enfants conservent l’alsacien, ces derniers (en G6) apprennent le français à leur entrée à l’école. Ce sont des « pauvres » de la consommation : ils dépensent aussitôt ce qu’ils gagnent, mangent plus qu’à leur faim, gaspillent beaucoup. La pauvreté aussi a changé : ce n’est plus la misère qu’a connue Ernestine, la veuve de Xavier, c’est une pauvreté sans misère matérielle mais en quelque sorte sans espoir de faire autre chose que de consommer (ce que Charles exprime clairement). De son côté, Jean-Pierre a émigré à Bâle : cuisinier d’abord, il a maintenant la gérance d’une station-service et « s’en sort bien ». Il a épousé Norina, fille d’Italiens de la région du Frioul, émigrés eux aussi, et ses enfants vont épouser Claude une Italienne, Daniel un Italien et Brigitte un Marocain, la principale langue transmise dans cette famille est dès lors l’italien.

En haut à droite des figures (en G1) se trouve Jacob, le tailleur de pierre, qui, comme le Flamand Michel, prend femme en Alsace lors de son tour de compagnonnage. Originaire du Palatinat, il parle le platt (dialecte allemand de cette région) qu’il conserve même après des années ; il lit et écrit l’allemand. Son épouse Marie, née en 1855, apprend à lire et à écrire en français avant 1870, puis aussi en allemand. L’on a gardé d’elle un cahier où elle copiait les poèmes qu’elle aimait, dans chacune des deux langues. Pendant la Première Guerre mondiale, elle lisait et écrivait la correspondance des gens de son village, tant en français qu’en allemand, les garçons étant enrôlés tantôt dans l’armée française, tantôt dans l’allemande, comme ses propres fils dont certains étaient « en France » et dont d’autres n’ont pas pu partir à temps en France : elle parlait, dit-on, « un beau français » ; j’ai déjà évoqué plus haut sa fille Anna. Comme Marie, la plupart de ceux de cette génération (G1) connaissent et pratiquent trois langues de manière inégale. Ainsi André (né en 1836) apprend à parler dans la vicinité du Ban de la Roche un mélange de « welche » (le parler roman de cette haute vallée), d’alsacien et de français, il n’apprend à lire et à écrire le français qu’au service militaire (il fait la guerre d’Italie) mais plus tard aussi l’allemand (à quel moment je l’ignore). Son épouse Caroline (née en 1850) parle le « welche » mais aussi le français (un peu, dit-on) mais ne sait lire et écrire qu’en allemand, il n’est pas question de mélange à son propos ; ils sont fermiers-aubergistes. Georges (toujours en G1) est forestier, il a fait la guerre de Crimée, puis a servi à Tunis. L’urbanisation dans cette famille commence à la génération suivante (en G2 donc) : Georges (le jeune) et Jean deviennent de petits fonctionnaires des chemins de fer et vivent l’un d’abord à Barr, puis à Strasbourg, et l’autre à Mulhouse. Leur parler familial reste cependant l’alsacien et Louise (en G2) reprochera toujours à ses parents, André et Caroline, de ne pas lui avoir appris le français. Née en 1876, l’école pour elle est en allemand qu’elle lit et écrit toujours couramment. En 1918, elle a 42 ans, elle n’apprend plus le français dont elle n’a d’ailleurs pas besoin, ni dans sa famille, ni dans sa vie quotidienne à Strasbourg ; son mari Georges, par contre, qui fut chef de gare, est à la fin de sa carrière gêné par l’insuffisance de son français qui empêche une nouvelle promotion ; pourtant comme garçon il était allé à l’école alors allemande à Benfeld où il avait pris des leçons de français en privé. Ce sont ces petits fonctionnaires qui vont permettre à leurs enfants de faire plus ou moins d’études, plus pour les garçons qui deviennent (à l’aide de bourses) qui ingénieur, qui responsable bancaire, moins pour les filles qui deviennent institutrices. C’est la voie moyenne de la formation de la « classe moyenne ». Leurs enfants à leur tour (en G4) et leurs petits-enfants (en G5) vont « s’élever » un peu encore, médecin, universitaire, musicien, ingénieur, libraire, etc. À la faveur de voyages, d’études à l’étranger, les conjoints sont pris ailleurs qu’en Alsace, « à l’intérieur » (René en G4), à l’étranger (Julia en G5). L’emploi de l’alsacien s’amenuise. Henri, Marcelle et Andrée tentent de l’employer entre eux, Henri et Marcelle le font couramment, mais leurs propres enfants ne le pratiquent pas même quand ils le comprennent encore. La première langue de culture est le français, l’allemand et/ou l’anglais tenant des places presqu’aussi importantes pour certains.

Les compétences langagières

Si la réalité des langues a changé au cours des six générations dont il est question ici, les compétences, elles aussi, ont évolué et nous les connaissons mal, même les contemporaines. Lire, écrire, parler le français n’a pas exactement la même portée ni les mêmes qualités pour Lina, Jules et Marguerite (en G3), tous trois instituteurs, car ce n’est pas la langue de l’enfance pour Lina et son emploi est, chez elle, toujours complémentaire à celui de l’alsacien pour le parler et de l’allemand pour la lecture, alors que Jules et Marguerite, dans le bocage normand, n’ont pas connu de parler nettement différencié, des expressions et des termes locaux seulement, et la médiation symbolique de tout leur univers était celle du seul français. Qu’ont apporté depuis les mass-médias à la compétence des locuteurs ? Christelle, Aurélie, Lionel et Audrey (en G6), les seuls enfants encore unilingues en alsacien jusqu’à l’école, « regardent » cependant la télévision en français.

Face aux instituteurs d’origine normande, les plus unilingues du tableau, le plus plurilingue est Jean-Pierre en G4. Ayant appris à parler en alsacien, il ira, après 1945, à l’école française, où il apprend le français qu’il lit, écrit et parle très bien ; à Bâle, il apprend à parler et à lire l’allemand, à parler le Schwizerdütsch3 dans son commerce et avec ses collègues ; il parle couramment l’italien avec ses enfants, sa femme, la famille de celle-ci, et maintenant sa bru et son gendre ; enfin, au travail, il côtoie des immigrés turcs dont il a appris la langue au point de pouvoir dialoguer avec eux. Il semble bien que les plus compétents, mais c’est une manière rapide de parler, sont les anciens de G1 qui connaissaient généralement, outre leur parler local (encore bien différencié à l’époque), le français et l’allemand et la génération contemporaine (G5) avec les enfants de Jean-Pierre qui parlent tous l’italien à la maison, le Schwizerdütsch en ville, lisent l’allemand par nécessité institutionnelle (école, administration), etc. L’une d’elle, Brigitte, parle aussi le français car c’est la langue de son mari d’origine marocaine, Ahmed ; il doit son permis de travail à Bâle à l’exercice d’un emploi exigeant une bonne connaissance du français qu’il a, lui, acquis au Maroc. Toujours en G5, Françoise, Ève, Christian et les autres ont appris une langue étrangère à l’école. C’est l’anglais (et non pas l’allemand) qu’à la faveur de « séjours linguistiques » ils parlent bien. Ainsi le bilinguisme régional des enfants de classe moyenne comme Henri et Andrée qui ont grandi en apprenant à parler en français et en alsacien fait place à un bilinguisme tout différent où la seconde langue est apprise à l’école et en voyage.

Conclusions limitées

Une famille à elle seule peut assurer la transmission d’une langue à ses enfants, elle n’assure pas la pérennité de son emploi. Loin d’être des objets naturels, les langues sont des objets auxquels les institutions imposent la marque de leurs pouvoirs. Et ceux-ci atteignent, quand ils ne le façonnent pas, le marché du travail sans compter celui de la communication. Ecartée des nécessités de l’exercice des métiers et des professions, une langue qui ne sert plus « à gagner la vie » à celui qui pourtant y trouve encore une marque de son identité, perd du terrain, l’aire de ses emplois s’amenuise, bientôt elle n’est plus parlée.

Figure 2

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Figure 3

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1 « un drôle d’allemand ».

2 Les métiers et professions sont indiqués sur la figure 2.

3 Le dialecte suisse-allemand.

Notes

1 « un drôle d’allemand ».

2 Les métiers et professions sont indiqués sur la figure 2.

3 Le dialecte suisse-allemand.

Illustrations

Figure 1
Figure 2
Figure 3

References

Electronic reference

Andrée Tabouret-Keller, « Continuité et discontinuité de la transmission de l’emploi de l’alsacien dans deux familles alliées », Cahiers du plurilinguisme européen [Online], 13 | 2021, Online since 18 juillet 2022, connection on 30 septembre 2022. URL : http://www.ouvroir.fr/cpe/index.php?id=1374

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Andrée Tabouret-Keller

Andrée Tabouret-Keller (1929-2020), professeure à l’Université de Strasbourg

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